08 septembre 2006
par JDCh


La prime pour l'emploi destructrice d'emplois ?

En cette rentrée politique, notre premier ministre a décidé quelques mesures "apéricube" (selon l'expression plutôt méprisante mais assez amusante de Monsieur Royal !) dont l'augmentation de la prime pour l'emploi (PPE) portée à 980€ par an.

Cette PPE, créée en 2001 par Fabulius (*), a depuis été augmentée par nos différents gouvernements et est, en fait, un impôt négatif très représentatif de la pensée unique "de redistribution égalitaire" dont nous aimons nous enorgueillir...

Politiquement, le dispositif est astucieux puisque:
  • cette prime est versée à des personnes qui travaillent mais ont un revenu modeste (pour faire simple, 1,4 fois le SMIC plus 1/3 de SMIC par 1/2 part fiscale supplémentaire): on leur fait donc passer le message vertueux qu'ils méritent plus que ceux qui ne vivent que d'allocations;
  • c'est l'"Etat providence" qui décide du montant de cette prime et l'homme politique y voit un levier simple de gestion de sa popularité auprès des millions de bénéficiaires et de leurs proches.

Sur le fond, le premier argument est incontestable: quelqu'un qui travaille mérite plus que celui qui vit d'allocations (en tout cas et surtout, il coûte beaucoup moins à la collectivité). Pour ce qui concerne le second, je ne peux m'empêcher de ne pas aimer cette attitude de l'Etat qui, tel un "dealer", s'assure d'une bonne dépendance à l'assistanat de ces "contribuables négatifs" qui sont aussi des électeurs. Autrement dit, le premier argument est malheureusement abîmé par le second...

Je me dois aussi de:

  • reconnaître que les bénéficiaires doivent apprécier cette somme correspondant grosso-modo à un treizième mois,
  • plaindre ceux, qui ayant perdu leur travail entretemps, sont susceptibles de devoir rembourser ladite prime (je pense que cela se finira bien pour eux même si le cas pose un problème d'équité entre ceux qui sont mensualisés et susceptibles de rembourser et ceux qui ne le sont pas et qui n'ont rien touché !)
  • féliciter ceux qui, ayant vu augmenter leur niveau de revenus, n'y ont plus droit.

Si on regarde maintenant les chiffres, un peu moins de 9 millions de foyers fiscaux devraient se partager plus de 4 milliards d'euros en 2007. Il s'agit de gros chiffres ! 4 milliards, c'est plus que ce que rapporte l'ISF (dont je suis un fan, cf Petite proposition...), c'est environ 7% de ce que rapporte l'IRPP, c'est plus de 10% du budget total des ASSEDICs, c'est presque 8 fois le déficit du régime des intermittents du spectacle (cf Permanence du déficit...), c'est 7 fois plus que les 600 millions d'euros d'augmentation du capital d'ADP qui ont justifié sa mise en bourse (là, l'Etat n'avait pas les moyens de "sortir" cette somme bien modeste - cf Les privatisations...) et surtout, c'est récurrent et malheureusement probablement endémique...

Les conséquences de ces 4 milliards d'euros de dépenses publiques supplémentaires sont, en fait, bien plus lourdes pour notre économie et notre taux de chômage. Petite démonstration provocante, simpliste mais didactique...

Faisons l'hypothèse que ces 4 milliards sont financés en "taxant" les 2 millions de Français les plus aisés de 2000 € chacun et que ces 2 millions de contribuables auraient chacun acheté avec cette somme un article LouisVuitton à 2000 € (Monsieur Arnault doit aimer mon scénario !) si cet argent ne leur avait pas été réclamé par le fisc.

Ces 2 millions annuels d'articles LV auraient nécessité l'emploi d'environ 40.000 personnes pour les fabriquer, les transporter, les conditionner, les commercialiser, les marketer... 40.000 chômeurs de moins, c'est un chiffre qui correspond à peu plus de 4 mois de notre rythme actuel national de créations d'emploi et c'est environ 800 millions d'économie pour l'UNEDIC et 50 millions d'impôts sur le revenu pour l'Etat !

Ces 4 milliards d'euros de chiffre d'affaires supplémentaires pour LVMH, c'est aussi 600 millions d'euros de TVA, 1 milliards de charges sociales, 300-400 millions d'impôt sur les sociétés et taxes diverses.

Conclusion: quand l'Etat "taxe" 2 millions de Français de 2000 € chacun, il se coupe l'opportunité de récolter en impôts, charges sociales et économies près de 3 milliards.

Si maintenant, toujours de façon simpliste, on fait l'hypothèse que les attributaires de la PPE dépensent les sommes correspondantes en achetant des produits à bas prix fabriqués en Asie (vêtements, chaussures, équipements électroniques...) et achetés chez des distributeurs "discount/low cost", l'impact en terme de création d'emploi est probablement deux fois moindre en nombre d'emplois créés, du quart en terme d'économie pour l'UNEDIC et négatif en terme d'impôt sur le revenu (les salariés de cette distribution "discount" étant vraissemblablement des récipiendaires de la PPE, d'où le caractère endémique cité plus haut !).

De même, en terme de TVA, de collecte de charges sociales et d'impôt sur les sociétés, on peut diviser les chiffres de mon scénario Vuitton par 4. L'écart entre les 2 scénarios est donc de 20.000 chômeurs en plus et 2 milliards d'euros de recettes sociales et fiscales en moins ! Le coût réel de la PPE, toujours suivant ces hypothèses, est en fait de 6 milliards d'euros et deux mois de création d'emplois en moins avec un phénomène inéluctable d'accélération de ce coût (et je ne parle pas ici du coût de gestion de la PPE difficilement chiffrable vu le caractère "inertiel" du coût de fonctionnement de nos administrations...).

Bien que politiquement incorrecte, cette scénarisation ne se veut pas polémique mais pédagogique et, même si elle relève d'une forme de caricature, le phénomène micro-économique qui la sous-tend est parfaitement juste et mécanique: on pourrait, de la même façon, estimer la différence d'impacts économiques d'1 euro dépensé dans des hôtels de luxe ou dans un camping, dans un bon restaurant ou dans un McDo, dans l'investissement immobilier locatif ou le paiement d'un loyer HLM ou encore comparer l'achat spéculatif d'une action "small cap" et le placement sur un livret A de ce même euro... On arriverait à des évaluations similaires...

Comme j'ai déjà tenté de le démontrer (cf Une éternelle nostalgie...), l'adage "Prenons aux riches et tout le monde sera moins pauvre" est totalement faux économiquement. Celui qui est vrai est "Pour qu'il y ait moins de pauvres, il faut qu'il y ait plus de riches" !

Nos hommes politiques, dans leur immense majorité, savent qu'une grande partie de leur pouvoir repose sur ce "misunderstanding": pour eux, il est vrai, maintenir des millions de personnes en assistance économique a beaucoup d'intérêt quand il s'agit d'essayer de se faire élire: d'où la pléthore de mesures "sociales et égalitaires" (et non financées ) prônées par nos candidats à la fonction suprême !

En résumé, cette pensée unique de la "redistribution égalitaire" fait subir à notre économie un véritable supplice chinois par lequel le gâteau à se partager est de plus en plus petit et la part "administrée" du gâteau de plus en plus importante. Avant que l'asphyxie ne soit complète, il est peut-être temps de penser à comment agrandir l'assiette. Un plus gros gâteau conduirait naturellement à un partage plus équitable...

Rédacteur Agoravox



7 Comments:

At 11:06 AM, septembre 08, 2006, Anonymous admirateur fou a dit...

j'aime bcp ton blog mais il me semble que ton scénario comporte une faille: les 2000 euros, au lieu d'acheter un sac vuitton, peuvent servir à acheter une chaine bang et olufsen. Ce qui est bien pour l'économie danoise, mais ramène la valeur ajoutée pour la france à celle des revendeurs, donc même cas de figure que pour des importations de vêtements low cost.

certes, toute allocation entraine des effets pervers. Mais comme le dit l'économiste Charles Murray, il y aura toujours une demande politique pour la fourniture de services et subventions publics, alors une allocation de type EITC estsans doute la moins mauvaise solution pour satisfaire cette demande. Murray propose d'ailleurs que ce soit l'unique outil de redistribution sociale, à charge pour les individus de l'utiliser au mieux sur un marché de fourniture de services non régaliens purement privé.

le problème de la PPE est qu'elle se superpose à un enchevêtrement de dispositifs sociaux tous les plus pervers les uns que les autres, mais il me semble qu'il est (un peu) moins pervers que les autre parce que justement, il ne pénalise pas la reprise d'emploi, et qu'il serait préférable de convertir d'autres machins sociaux en dispositifs fonctionnant sur le même principe, si il est politiquement impossible d'y mettre fin.

 
At 11:16 AM, septembre 08, 2006, Blogger JDCh a dit...

La faille n'est pas aussi béante que tu sembles le dire: si un Francais achète une chaîne Bang Olufsen à 2000€, l'impact en terme d'emplois, de TVA... est plus favorable que si 20 en achètent une sans marque à 100€ fabriquée à Taiwan et distribuée par un réseau "discount"...

La PPE n'est qu'un prétexte dans ce "post" pour montrer l'effet pervers de la redistribution "massive et inefficace" que connait notre pays.

 
At 5:40 PM, septembre 08, 2006, Anonymous crazy admirer a dit...

pas nécessairement. J'ignore quelle est la marge brute pratiquéé par un revendeur BO et un revendeur de chinese-goodies à montgallet, mais la différence ne doit pas être énorme au final.

le principal effet de l'EITC américain, dont les uns disent qu'il est pervers et d'autres bon, est que les titulaires acceptent des salaires moins élevés.

"Mauvais" disent les uns, puisque l'état paie une partie du salaire du salarié en appauvrissant les contribuables.

"bon" disent les autres, puisque l'EITC résuit les tensions politiques sur le "minimal wage"...

Une telle mesure en France, devrait être combinée avec la fin du salaire minimal et une réduction drastique de la couverture chomage, de façon à ce que au moins, l'effet "pervers" soit compensé par une baisse d'autres couts pour la société tout en remettant des personnes bassement qualifiées dans le circuit de l'emploi. mais je rêve, là.

 
At 10:55 PM, septembre 08, 2006, Anonymous Gilles a dit...

Si on trouve les equipements Bang & Olufsen trop compliqué à utiliser et que l'on prefère une sous marque taiwanaise, peut on quand même bénéficier de la prime pour l'emploi ?

 
At 11:32 AM, septembre 11, 2006, Anonymous Anonyme a dit...

Gilles, c'est une bonne question....

Et c'est aussi globalement un bon débat. En fait, la question la plus interessante qu'il amène, c'est: pourquoi ne parle-t-on nulle part de tels sujets?
Ma peur est que la réponse soit: parce que c'est trop compliqué pour les gens...

Je suis arrivé ici en naviguant à partir d'Agoravox. Je n'avais encore jamais remarqué les articles de Jean-David, qui me semblent pourtant interessants. N'ont-ils jamais eu les honneurs de la "une"? Moi qui me bat contre des conneries comme les articles sur les expériences de presque-mort ou le complot du 11/09, sincèrement je préfèrerai voir ouvert un débat sur l'(in)utilité de l'ISF. Mais est-ce potentiellemnt dans le champ d'interêt d'un grand nombre?

 
At 6:03 PM, décembre 29, 2006, Anonymous SEB a dit...

Le sujet est intéressant, la démonstration brillante et les conclusions méritent la réflexion.
Mais quel dommage que votre hypothèse de départ soit aussi arbitraire et erronée et qu'elle décrédibilise votre pensée.
Vous pourriez tout autant faire l'hypothèse que les 4 milliards de PPE ont été financés par les 200 000 contribuables les plus riches ou par les 20 plus grosses sociétés françaises ou par 20 millions de contribuables.
Vous pourriez tout autant faire l'hypothèse que les 2 000 € des 2 millions de contribuables auraient été dépensés en voyages à l'étranger, ou en achats d'actions de sociétés étrangères. Ou que les 4 milliards de PPE sont en définitive allés dans l'économie française (emplois de proximités tels que les gardes d'enfants ou les aides ménagères, alimentation, loisirs, vacances en France, etc.).
Petite remarque : il est intéressant de rappeler qu'à l'origine il s'agit de réduire la CSG (la "prime" aurait été perçue chaque mois et consommée chaque mois). Le Conseil constitutionnel ayant annulé cette disposition sur saisine de l'opposition d'alors, Jospin a monté en toute hâte cette usine à gaz qu'est le PPE. A l'origine, il s'agissait de réduire les effets de "trappe à bas salaire" et de rendre l'activité plus avantageuse financièrement que l'assistance. Aujourd'hui c'est toujours l'objectif affiché mais on est très loin de l'atteindre. D'ailleurs on en sait rien, aucune évaluation du dispositif n'a jamais été faite. Bref, 4 milliards pourquoi ? Personne n'en sait rien.
Une phrase m'a fait tiquer : "Pour qu'il y ait moins de pauvres, il faut qu'il y ait plus de riches" !
Il me semble qu'actuellement le nombre de (très) riches augmente régulièrement et que la richesse se concentre de plus en plus. Je n'ai pas vraiment le sentiment qu'il y ait moins de pauvres. Peut-être serait-il nécessaire de préciser ce que vous entendez pas riches et pauvres.

 
At 9:08 AM, janvier 02, 2007, Blogger JDCh a dit...

Seb

je ne cache pas dans ce post, le caractère simpliste de la démonstration. Le point-clé est de savoir si on augmente la taille du gateau économique ou si on en réduit le diamètre. Le scénario montre que l'on peut avec le même argent augmenter la taille du gâteau...

Si le gâteau est plus gros, il y a statistiquement plus de "riches" et moins de "pauvres"... Comment cette richesse est répartie est un vrai débat dans le cas où le gâteau rétrécit et pas tellement lorsque celui-ci augmente en taille !

 

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