07 mars 2008
par JDCh


Wrong numbers

Après une semaine de "blog vacation", petit "post" sur un sujet qui me tient à coeur car extrêmement représentatif de l'ignorance économique dans laquelle hommes politiques et média tiennent nos compatriotes.

Dans une entreprise, il est de bonne pratique que de définir des KPI (Key Performance Indicators) qui sont, en général, des nombres que l'on suit mensuellement, trimestriellement... et dont l'évolution reflète en synthèse l'évolution de la santé économique de l'entreprise. Dans une SSII, ces 2 KPI sont, par exemple, le taux d'activité (nombre d'ingénieurs facturés sur contrat client / nombre total d'ingénieurs) et le tarif journalier moyen.

Pour l'entreprise France, il est des chiffres qui sont suivis régulièrement et qui sont de faux KPI: les Français les entendent annoncés par nos gouvernants et commentés par les média et sont, de facto, désinformés par le mauvais choix des dits indicateurs. Deux exemples simples: le taux de chômage et le déficit commercial. Explications...

Beaucoup d'auto-félicitations et de commentaires enjoués cette semaine sur le fait que le taux de chômage en France ait atteint son point le plus bas depuis 1983 à 7,5%. Fausse bonne nouvelle par excellence visant à endormir nos concitoyens et à espérer de leur part un peu plus de confiance et de consommation... En effet, l'évolution démographique de 1983 à 2008, fait que mathématiquement les Français ont 25 ans de plus et que les baby-boomers nés entre 1945 et 1950 ont atteint l'âge de la retraite alors que les beaucoup moins nombreux conscrits nés entre 1980 et 1985 sont arrivés sur le marché du travail. Mécaniquement, le taux de chômage a donc baissé et la situation économique de la France n'est donc que visuellement "aussi bonne qu'en 1983". Elle s'est, en fait, fortement dégradée par rapport aux premières années Mitterandiennes !

L'affaire n'est pas simple car plusieurs phénomènes contradictoires se sont produits depuis 1983, période pendant laquelle la France a vu sa population active passer d'un peu plus de 21 millions de personnes à 25 millions:

  • les derniers baby-boomers (1960-1965) sont arrivés sur le marché du travail dans les années 1980 alors que les premiers (1945-1950) commencent à partir à la retraite depuis seulement quelques années;
  • le taux d'activité (un chômeur étant considéré comme actif) des femmes de 25 à 50 ans est passé de 65% à plus de 80% alors que celui des hommes du même âge est passé de 97% à 94%;
  • le nombre de fonctionnaires est lui passé de 4.1 millions à plus de 5.2 millions (soit 26% d'augmentation notamment à cause de l'inflation des effectifs de la fonction territoriale).

On pourrait ainsi connaître, et je suis bien entendu provocant en choisissant ce scénario, une forte baisse du taux de chômage en prenant les mesures suivantes:

  • introduire un revenu maternel faisant baisser le taux d'activité des femmes;
  • laisser partir en préretraite dès 55 ans les papy-boomers;
  • recruter tout jeune de 25 ans au chômage depuis 1 an en tant que fonctionnaire de police ou des impôts.

Le taux de chômage pourrait alors flirter avec les 2-3-4% mais notre économie serait exsangue: population active plus faible, création de valeur plus faible, population senior à la charge de la collectivité plus importante et proportion des emplois sans création de valeur économique directe en augmentation. En gros, un beaucoup plus petit gâteau de valeur ajoutée servant à financer une population plus importante (phénomène, par ailleurs, aggravé par l'allongement de la vie).

Une vraie amélioration de la situation économique et donc de la taille du gâteau et de la part de chacun n'est possible que si:

  • la population active ne décline pas en nombre (bien au contraire) ce qui veut dire, vu la démographie, fort taux d'activité des femmes et allongement de la durée de vie professionnelle;
  • nombre de fonctionnaires en baisse en ratio de la population active;
  • et bien évidemment, baisse du nombre de chômeurs.

Nous sommes aujourd'hui sur l'équation:

25M actifs=18M emplois privés+5M fonctionnaires +2M chômeurs (ou plus)

et nous devrions viser:

27M actifs = 21M d'emplois privés+4M fonctionnaires+2M chômeurs (ou moins)

Ce n'est pas fantasmer que de viser cela, la Grande Bretagne, qui a la même population que nous (avec un taux de natalité inférieur), compte 24 millions d'emplois privés (cf IFRAP 2007)!

Comptons les chômeurs d'accord mais comptons surtout le nombre d'emplois privés en France: on pourra alors vraiment commenter les bonnes ou mauvaises nouvelles de l'emploi dans notre cher pays.

Ayant vu la fausse bonne nouvelle du taux de chômage, regardons maintenant la fausse mauvaise nouvelle du déficit commercial... Lamentations et auto-flagellation sont de rigueur pour commenter nos 40 milliards de déficit commercial.

Pour reprendre la perspective 1983-2008, savez-vous que le volume de nos exportations est passé de 150 milliards à presque 500 milliards d'euros sur cette période ? Évidemment, le volume de nos importations a connu une évolution similaire et, depuis 2004, il croît plus vite que celui de nos exportations d'où un déficit de 8%. Il n'y a, en fait, pas vraiment à s'en inquiéter...

Savez-vous que la Grande Bretagne et l'Espagne ont respectivement un déficit de 120 et 100 milliards d'euros et qu'aucun journal britannique ou ibérique ne commente ses chiffres qui pourraient paraître alarmants.

Savez-vous que, par salarié du secteur marchand, le taux d'exportation Français est supérieur de 60% à celui des Américains et de 40% à celui des Japonais ?

Vous savez sans doute qu'une bonne part de la hausse des importations est due à la hausse du pétrole et que ce phénomène touche aussi nos principaux compétiteurs économiques.

Vous savez également qu'une énorme part de nos exportations se font dans la zone euro et que la parité euro-dollar n'a qu'une influence très faible sur cette partie des exportations (notamment les échanges agro-alimentaires intra zone-euro).

Il serait fort long de finement analyser quel est l'optimum entre volume d'exportation, niveau de consommation, parité euro-dollar et, en conséquence, solde commercial. Une chose est sûre: si nous créons les 3 millions d'emplois privés que je citais auparavant, on pourrait avoir un déficit commercial abyssal et pourtant avoir une économie en pleine santé et un pouvoir d'achat en forte hausse et non en baisse continuelle comme aujourd'hui.

Le déficit commercial est une mesure qui, isolée, ne veut strictement rien dire. Arrêtons de nous lamenter et mettons nous au boulot...

PS: Ne me demandez pas le rapport entre ce "post" et l'image que j'y ai insérée. Il n'y en pas...



4 Comments:

At 3:07 PM, mars 08, 2008, Blogger daredevil2007 a dit...

Félicitations pour votre blog que je viens de découvrir, il est décapant ce qui fait du bien par les temps grisâtres qui sont les nôtres!

Juste une petite remarque concernant le taux de chômage : il est visiblement sous-évalué depuis de nombreuses années pour éviter d'affoler le bon peuple...
Ce chiffre de 2 Millions est notoirement faux car il ne prend pas en compte tous les non inscrits, les stagiaires et ceux qui ont travaillé à hauteur de 78 heures dans un mois ; tout est fait pas nos gouvernants pour endormir les esprits... malheureusement!
A ce propos, une petite question : pourquoi notre ministre des finances actuels a-t-elle suggéré sans aucune raison valable à l'Insee de ne plus tenter de quantifier le chômage réel (en utilisant les méthodes du BIT) ?

 
At 5:59 PM, mars 09, 2008, Anonymous Anonyme a dit...

JDCh,
Je suis comme vous atterré du manque de compréhension qu’ont les Français pour la chose économique.
À titre d’exemple, je suis tombé par hasard sur cette discussion : http://fr.answers.yahoo.com/question/index?qid=20080308015926AAdlshL qui en dit long sur la mentalité (l’endoctrinement ?) des Français.
Pour ce qui est des chiffres officiels régulièrement annoncés dans les media : citez-moi le nom d’un seul journaliste ou d’une seule émission de TV/radio qui porte dessus un regard critique….
Vous remarquerez qu’à propos du déficit commercial, nos ministres et secrétaires d’état nous sortent toujours la sempiternelle explication du dollar et du pétrole. Il n’y a jamais personne pour leur faire remarquer que l’Allemagne utilisant aussi du pétrole (peut être proportionnellement plus d’ailleurs vu qu’ils n’ont pas de nucléaire ?) et soumise aux mêmes évolutions du change Euro/Dollar a pourtant une balance excédentaire…

Pour ces raisons, je n’ai toujours pas réinstallé ma TV depuis mon dernier déménagement.

--
Privat

 
At 1:10 AM, mars 16, 2008, Anonymous Anonyme a dit...

Je suis un peu déçu de votre critique sur le déficit commercial. Vous dénoncez l'incomplétude de l'indicateur "balance commercial", mais pour autant, vous restez dans la logique du "il est important d'exporter beaucoup", ce qui est un non sens économique.

Il faut mettre en relation la balance commerciale avec les flux internationaux de capitaux pour comprendre la contrepartie des soldes commerciaux. Avoir une balance commerciale négative, cela signifie aussi que le reste du monde souhaite détenir nos actifs, ie, que l'on reçoit des flux d'investissement.

 
At 11:11 AM, mars 17, 2008, Blogger JDCh a dit...

@second anonyme,

je ne crois pas que votre raisonnement soit juste. Le fait d'importer plus que l'on exporte (ou le contraire) n'a pas de lien direct avec le fait d'attirer des investissements.

Quant au fait d'exporter beaucoup, c'est par définition générateur de PIB, de croissance, d'emplois et de capacité à financer nos systèmes collectifs donc pas vraiment absurde économiquement....

 

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